Des mots qui font signe d’une certaine présence – Iseut Thieffry

25 novembre 2025

Des mots qui font signe d’une certaine présence

Iseut Thieffry

Lorsqu’il a soixante-cinq ans, l’entreprise de travail adapté met Tristan à la retraite. Celui-ci pour continuer à « travailler » s’inscrit dans notre Centre de jour. Il vient chaque matin avec son attaché-case et, avant chaque activité et repas, il met son tablier qu’il boutonne soigneusement. Son rapport littéral au langage et à la règle nous désarçonne toujours. À chaque fois qu’il prend une banane (son fruit préféré), comme les fruits doivent être lavés avant d’être mangés, il nous demande si la banane a bien été lavée. Dans l’atelier, il s’inspire, pour réaliser un dessin, d’un portrait de Mantegna présentant un homme de profil, en coiffe. Soudain, il m’interpelle : « Où est l’autre oreille, la gauche ? » et, lorsque je lui réponds benoitement qu’elle se trouve de l’autre côté du visage, qu’on ne voit pas, Tristan regarde au verso de la photographie et me détrompe : « Non, elle n’est pas là ». Comme une tête a deux oreilles, il en dessine une deuxième droite qu’il met à gauche, suspendue dans le vide et presque collée au nez du personnage.

Un jour, il vient me trouver pour me signaler, hors de lui, que la clé de son casier a disparu et qu’il faut qu’on la lui rende immédiatement. Il dresse un portrait minutieux de la clé, accompagnant son dire de croquis : « C’est une clé avec des dents en oblique, de gauche à droite, avec le numéro 26 gravé dedans et un porte-clé en forme de cœur rose, pour ouvrir et fermer mon casier, il faut me la rendre immédiatement. » Des collègues nous expliquent alors que la clé est perdue, qu’ils ont cherché partout sans la retrouver, mais qu’ils ont donné un double à Tristan qui peut donc ouvrir et fermer son casier.

Soyons précis : un double de la clé n’est pas la clé, c’est un double et, ce qui angoisse Tristan, c’est l’absence ou la perte qu’il ne peut pas se représenter par le symbolique ou l’imaginaire : il est confronté à une disparition qui est pur réel. Aussi, soit il réitère sa question et son exigence : « On m’a dit que ma clé était perdue. Ce n’est pas possible. Il faut me rendre immédiatement, tout de suite, à moi Tristan », soit il conclut que quelqu’un a pris l’objet et somme cette personne de le lui rendre immédiatement.

Après de longues palabres où je me rends compte que mes collègues ont déjà tout tenté et, sans doute un peu assommée par les sommations de Tristan, je lui dis ceci : « Écoutez Tristan, il faut que je vous dise, j’ai vu votre clé sortir du Centre sur la pointe des pieds et prendre la poudre d’escampette pour rejoindre son amoureux, un très beau tournevis jaune ». Il me rétorque immédiatement que les clés n’ont pas de pieds, ce dont je conviens avec grâce, mais, avec une mauvaise foi totalement assumée, je ne cède pas sur le coup de foudre de sa clé. Tristan me demande alors de dire très exactement où est partie la clé et je lui précise que le couple est parti en voyage de noces à Yangon, en Birmanie. « Et c’est loin ? », demande-t-il avant de chercher sur une carte où se trouve cette ville et de constater que la distance qui nous en sépare est de 8703 km. « Olala, dit-il, c’est vraiment très loin. On peut y aller en train ? » – « En général, on y va en avion », lui dis-je, non sans avoir des sueurs froides à l’idée qu’il puisse vraiment prendre cette fable à la lettre. Tristan s’applique alors à écrire une lettre de plainte, trouvant que Yangon est vraiment trop loin et qu’il faut que sa clé revienne au Centre le plus vite possible. Il me confie la missive en précisant que je dois la ranger dans le bureau des éducateurs, puis il rejoint l’atelier dans lequel il est inscrit.

Durant la soirée, je m’applique à dessiner une vraie fausse carte postale d’une vue de Yangon avec des images des curiosités architecturales, des spécialités culinaires et des objets artisanaux qu’on trouve là-bas, je dessine quelques caractères birmans, des timbres et des cachets. Au verso, la clé numéro 26 s’excuse d’avoir si brusquement quitté Tristan, explique l’amour qu’elle porte au tournevis jaune, leur mariage et, soulignant qu’elle est enceinte, ce qui lui interdit de revenir en avion, elle lui promet de revenir le 25 mars 2073.

Lorsque je lui donne cette carte postale, Tristan maugrée que le 25 mars 2073 c’est tout de même fort loin, mais très curieusement, il ne m’oppose pas qu’une clé n’écrit pas et n’insiste plus pour qu’on lui rende la clé immédiatement. Il fait un projet, avec des collègues, pour habiller le double de sa clé numéro 26 avec divers accessoires à chercher dans différents magasins et propose même de retourner chez le serrurier pour faire un deuxième double de la clé, « de réserve ».

Quelque temps plus tard, il vient me voir pour m’expliquer qu’à son réveil, la petite boite noire qui se trouvait sur la table de chevet à côté de son lit était vide et que la bague avec des rayures noires et blanches horizontales qui s’y trouvait avait disparu. Comme, généralement, ce n’est pas à moi qu’il adresse ce genre de plainte, je me dis qu’il cherche peut-être quelque chose de particulier. Le lendemain, je lui apporte une vraie fausse carte postale où l’on voit le dessin d’un zèbre et une bague, allongés sur des transats, occupés à siroter un petit cava sur une plage de Barcelone et, à l’arrière, les excuses d’un zèbre qui explique qu’il est tombé sous le charme des jolies rayures noires et blanches de la bague de Tristan et qu’il a enlevé celle-ci pour faire un mini trip à Barcelone. Cette fois, la seule question que Tristan me pose est : « Et qui c’est qui a fait le dessin ? » avant de tourner les talons en entendant ma réponse : « Le zèbre ».

Contrairement à son habitude lorsque je lui raconte des balivernes, il ne dit pas que je fais « des blagues pour le taquiner ». Mon hypothèse de travail est que Tristan ne croit pas à mes histoires et ne fait pas semblant d’y croire. Il me semble qu’il y trouve des mots qui font signe d’une certaine présence, dans le langage, dans une certaine forme de discours tout de vrais faux semblants, des objets dont l’absence ou la perte sont irreprésentables.