L’Antenne 110, un désir qui se transmet – Guy Poblome
25 novembre 2025

L’Antenne 110, un désir qui se transmet depuis 50 ans
Guy Poblome
L’Antenne 110, institution accueillant des enfants autistes et psychotiques en Belgique, a fêté le cinquantième anniversaire de sa fondation par Antonio Di Ciaccia.
Cet événement fut scandé par trois moments : une inauguration, un moment de travail et un livre.
Une inauguration
Le premier de ces moments fut l’inauguration officielle des nouveaux bâtiments de l’Antenne. Obtenir le financement d’une nouvelle maison par les pouvoirs publics est une chance. Il nous a semblé important de les remercier en invitant le ministre de la Santé de la Région wallonne dont dépend administrativement l’institution. Monsieur le ministre Yves Coppieters est venu en personne et a fait une intervention. Il a souligné que travail accompli avec les enfants autistes, exigeant et patient, ne se mesure pas en indicateurs quantitatifs mais dans une approche qualitative, personnalisée. Il a salué la pratique singulière de l’Antenne 110, qui refuse la standardisation ou la globalisation des problématiques et qui mise sur l’écoute clinique, le dialogue et l’ajustement constant à l’enfant. Il a ajouté que l’Antenne 110 est une illustration remarquable de prise en charge de situations complexes à partir d’approches psychosociales, psychologiques et cliniques.
Même s’il n’a pas fait référence de façon explicite à la psychanalyse, elle s’entendait entre les lignes de son discours. Ainsi, l’orientation clinique, et éthique, de l’Antenne 110 a été soulignée par un ministre, ce qui, par les temps qui courent, est loin d’être fréquent. Cette inauguration s’est donc avérée être un moment politique.
Un moment de travail
Le lendemain s’est tenu un après-midi de travail autour du thème d’un désir qui se transmet. C’est une référence à la « Note sur l’enfant » de Lacan, centrale dans le travail avec les enfants autistes et psychotiques, ainsi qu’avec leurs parents. Plusieurs temps ici aussi ont scandé l’après-midi. D’abord, des collègues de l’Antenne, qui sur un point de doctrine, qui à partir de l’expérience clinique, ont fait part du point où nous en sommes de notre pratique institutionnelle. Ensuite, nous avons voulu donner la parole à des parents d’enfants passés par l’Antenne et qui sont aujourd’hui adultes, ce qui a également un caractère politique.
Chacun des parents a pu témoigner d’une bonne rencontre, d’une mise en confiance, d’un respect des positions de l’enfant comme d’eux-mêmes. Chacun a pu évoquer le repérage par l’équipe, avec aussi des transferts singularisés, du point chez l’enfant sur lequel s’appuyer pour soutenir son travail, du champ de ses intérêts spécifiques qui ont trouvé à se déployer dans l’institution.
Pour l’un, ce fut le dessin ; il est aujourd’hui au travail de la réalisation d’un dessin animé.
Pour le second, c’est le jeu avec la langue qui a fait point d’accroche, alors qu’il est arrivé mutique. Ce jeu, saisi et soutenu par les intervenants, lui a permis d’entrer dans le langage et d’établir un lien à l’autre. Il s’en est également servi pour approcher l’Autre dans le lieu qui l’a accueilli lorsqu’il a quitté l’Antenne.
Le troisième avait plusieurs centres d’intérêts, dont celui de repérer les pays du monde sur l’ordinateur et ce qu’on y mange. Sa mère a depuis soutenu cet intérêt en voyageant avec son fils à travers le monde.
Bien sûr, ces trajets, ramassés ici en quelques mots, voilent les moments parfois très difficiles que l’un ou l’autre, et les parents avec lui, a eu à traverser. Il a aussi été souligné que ces trajets n’auraient pas été possibles sans l’engagement décidé des parents dans un partenariat avec l’Antenne.
Ces témoignages ont permis à Antonio Di Ciaccia de conclure l’après-midi en allant plus loin dans ses propos que ce qu’il avait écrit pour son intervention.
Il a d’abord posé que le Sujet Supposé Savoir préside à toute formation psychique, et qu’il y a donc un héritage inconscient dans toute structure clinique. C’est le cas tout aussi bien dans l’autisme où, incarné par un Autre tout puissant, le Sujet Supposé Savoir ne se trouve pas à la bonne place. Dans la pratique en institution, il s’agit donc de ne pas l’incarner, de le voiler ou de le situer en position de latence, en position tierce par rapport à l’Autre complet, ce qui peut permettre d’en dégager l’enfant.
Dans l’autisme, l’enfant vient se placer comme objet dans le fantasme de son Autre primordial, qui peut être la mère, ou aussi bien le père. Si cet Autre y répond en incarnant le tout-savoir pour l’enfant, alors celui-ci reste fixé à cette place. L’un comme l’autre sont victimes de l’inconscient et il est alors très difficile d’intervenir. Par contre, s’il y a un peu de jeu, un espace, alors des choses sont possibles.
Antonio Di Ciaccia avait entendu cet espace, aussi bien dans les interventions des collègues que dans les témoignages des parents.
Un livre
L’Antenne 110 a choisi cet anniversaire pour créer un événement éditorial. Virginio Baio, qui a été directeur thérapeutique de l’Antenne après Antonio Di Ciaccia et avant Bruno de Halleux, nous a quittés en janvier 2021. Il a beaucoup élaboré et écrit à propos de ce que Jacques-Alain Miller a appelé « La pratique à plusieurs ». Ses textes sont disséminés dans de nombreux livres et revues du Champ freudien. Il nous a semblé important, voire indispensable, au moment du cinquantième anniversaire de la fondation de l’Antenne 110, d’en sélectionner les plus marquants pour les rassembler dans un ouvrage.
Dans quel but ? Certainement pour lui rendre hommage. Mais surtout parce Virginio Baio a marqué plusieurs générations d’enfants, et d’intervenants, que ce soit en Belgique ou en Italie, avec un désir fort, décidé, et si singulier, un « désir désirant » comme le dit A. Di Ciaccia, qui ne laissait personne indifférent. Ce que visait Virginio Baio, ce qui caractérisait son désir d’analyste – car il le précise : « Là où le discours de l’analyste n’est pas applicable, le désir de l’analyste peut l’être » –, c’est que l’enfant puisse poser son acte de sujet. Cette présence, cette énonciation s’entendent dans ses textes. Il nous a semblé indispensable de transmettre cet héritage précieux et pensons que ces textes peuvent servir de boîte à outils pour celles et ceux qui travaillent en institution, notamment avec des sujets autistes et/ou psychotiques.
Le livre sera bientôt disponible sur ECF-Echoppe : https://ecf-echoppe.com/