Pas sans l’autre – Jean-Philippe Cornet
7 mars 2026

Pas sans l’autre
Jean-Philippe Cornet
L’argument
Nous avons le plaisir de vous annoncer le thème de la prochaine journée organisée par l’association Autismes et inventions qui aura lieu le vendredi 25 septembre 2026. Elle se déroulera sous le titre « Pas sans l’autre ». Elle met l’accent sur le rapport du sujet autiste et de l’autre.
S’agissant de l’autisme, « Pas sans l’autre » est un thème intriguant.
Le sujet autiste ne se caractérise-t-il pas par une volonté d’isolement et de repli sur soi ? S’il s’isole radicalement de l’Autre, c’est parce que ce dernier l’envahit et le persécute. En famille, à l’école, comme dans les institutions, il est immergé dans le brouhaha des mots, dans l’affolement des corps en mouvement. Il y est aussi soumis aux exigences et aux demandes inhérentes à la vie en communauté. À cet envahissement, il répond par l’annulation ou le rejet de l’Autre. Ce rejet prend des formes variées, extrêmes et angoissantes. Il va du refus de la nourriture à celui de toute forme d’apprentissages ; il passe par les cris, les coups, les morsures et les crachats. Toutes les initiatives qui viennent de l’extérieur – celles des parents, des instituteurs, des intervenants… – demeurent sans effets sur le sujet autiste ou, au contraire, provoquent des crises qui peuvent être violentes. Il ne nous entend pas, et nous nous demandons comment travailler avec lui qui reste inaccessible, fermé sur lui-même[1].
« Pas sans l’autre » pose la question des modalités qui permettent de soutenir et d’accompagner le travail des sujets autistes. « Ils n’arrivent pas à entendre ce que vous avez à leur dire, écrit Lacan, en tant que vous vous en occupez. »[2] Cette phrase nous oriente. Elle implique qu’avant toute intervention, certains préalables sont nécessaires. Ainsi, leur position de repli est à entendre comme une manière solitaire et radicale de se mettre à l’abri d’un Autre envahissant et intrusif. De même, leurs battements, répétitions et écholalies sont à lire comme ayant une « structure de langage »[3]. Pour déchiffrer la logique de ce traitement solitaire de l’Autre, il s’agit d’oublier notre savoir et de nous laisser enseigner par les enfants et les adultes autistes. Mais, mettre de côté notre savoir n’est pas éteindre notre désir ! Avec chaque sujet autiste, la rencontre relève de la surprise et de l’invention. C’est cela qui fait notre joie, et c’est également pour cela que nous sommes à plusieurs.
Si le sujet autiste peut passer d’une position d’isolement à un « nouveau type de lien social »[4], ce n’est « pas sans l’autre ». Non pas un Autre déréglé, mais une autre présence caractérisée tantôt par sa discrétion, tantôt par sa distraction, et toujours attentive et docile à son monde, à ses objets et à ses constructions. Il n’est pas facile de représenter cette autre forme de « présence calculée »[5] et de docilité. Elle va à l’encontre de nos préjugés, de nos idéaux et de notre narcissisme. Les travaux de cette journée dégageront les voies par lesquelles il est possible d’être un Autre décomplété et un partenaire pour le sujet autiste afin de lui faire une place pour qu’il écrive son invention.
Enfant ou adulte, l’autiste est un sujet au travail. Sans relâche, il élabore partout et avec tout le monde. Dès lors, le thème « pas sans l’autre » nous concerne tous. En effet, nous sommes tous responsables de ce qui se passe ! Avec le style propre à chacun, nous allons à sa rencontre. Dans ce mouvement qui implique un acte de notre part, nous tentons de représenter pour le sujet autiste un objet multifonctionnel [6], nous cherchons à nous inclure dans ses stéréotypies pour les transformer, avec lui, en « une suite métonymique qui lui permet d’inventer son sinthome, son ‟savoir non standard”, afin de se débrouiller dans son rapport aux autres »[7]. Dès lors, notre journée mettra à l’étude l’acte par lequel nous nous libérons des attentes institutionnelles pour nous déplacer au gré des désirs du sujet autiste.
« Pour mobiliser le sujet, il faut payer de sa personne »[8], écrit Éric Laurent. « Pas sans l’autre », pour l’autiste, implique la présence de l’autre, mais aussi inclut son corps et tous les objets multiples et variés qui s’en détachent, en sont prélevés, s’associent, s’additionnent, et s’échangent. Il est vrai que le refus de l’enfant et de l’adulte autiste impressionne, mais il n’est pas « absolu ». Ils admettent toujours quelque chose dans leur monde, note É. Laurent[9]. Tout l’art est de saisir ces petits bouts de « ritournelles » non adressées, d’illusions d’échange, et de les transformer progressivement en « une série de jeux d’adresse »[10]. Ainsi, le sujet n’émerge « pas sans l’autre ». Notre journée dessinera les voies qui permettent d’isoler un objet à partir duquel s’instaurent des va-et-vient et se développent des circuits de plus en plus complexes qui creusent un espace entre l’autiste et son Autre déréglé.
[1] Cf. Laurent É., La Bataille de l’autisme. De la clinique à la politique, Paris, Navarin, 2012, p. 37.
[2] Lacan J., Conférence à Genève sur le symptôme, La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 17.
[3] Holvoet D., « Le pari de l’institution, le choix de la destitution », in Poblome G. (s/dir.), Savoir ne pas savoir. La pratique à plusieurs avec Virginio Baio, Ottignies, Antenne 110 ASBL, 2025, p. 20.
[4] Baio V., « Les conditions de l’Autre et l’ancrage », op. cit., p. 82.
[5] Propos de V. Leblanc-Roïc, in Ramirez C., « L’arroseur arrose : un premier consentement à l’aliénation », Quarto, n°138, décembre 2024, p. 74.
[6] Cf. Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, n°5, juillet 1998, p. 14.
[7] Boudard B., De Halleux B., Baio V., « Naissance d’un sujet, pas sans des partenaires orientés », in Poblome G., Savoir ne pas savoir…, op. cit., p. 186.
[8] Laurent É., La Bataille de l’autisme…, op. cit., p. 110.
[9] Cf. Laurent É., in « Léon à la fenêtre. Conversation entre Valérie Lorette et Éric Laurent », Quarto, n°126, décembre 2020, p. 88.
[10] Propos d’É. Laurent, in Ramirez C., « L’arroseur arrose : un premier consentement à l’aliénation », Quarto, n°138, p. 75.