Un autre possible au dehors – Laurie Cornille
20 septembre 2026

Un autre possible au dehors Illustration : La Coursive
Laurie Cornille
Harry est un grand jeune homme. Il parle peu, son regard nous traverse sans vraiment nous voir. Harry est peu loquace. En revanche, il pose des questions : « C’est quoi la météo aujourd’hui, on fait quoi aujourd’hui, quand est ce qu’on est arrivé, est-ce qu’on va voir des canards ? » Ces questions « surgissent » et me surprennent fréquemment. Je n’ai pas toujours la réponse, mais ce vide laissé ne semble en apparence pas insupportable. Harry donne plutôt le change dans les interactions, mais lorsque le circuit prévu varie quelque peu, je rencontre un jeune extrêmement démuni face à son corps et son environnement. Par ailleurs, durant nos rencontres, Harry évoque fréquemment toutes les interdictions dont il est l’objet.
Lors d’une sortie, il questionne : « quand est-ce qu’on arrive ? » Mais surgit également une nouvelle question : « Est-ce qu’on prend le bus ? J’aime le bus De Lijn ». Je prends cette phrase comme « énonciative » d’un désir. Depuis, nous nous rencontrons pour des balades en transports en commun. Harry arbore un large sourire lorsqu’il me voit arriver et peut à l’occasion dire des phrases comme « J’aime le bus » ou « Je suis très content (d’aller au McDo). » Cela semble à la fois emprunté et en même temps un appui pour décrire ce qu’il vit sur l’instant. À chaque séance, Harry m’indique ce qu’il souhaite faire la prochaine fois. Les questions/demandes ne tarissent pas. À chaque fois que nous répondons à l’une, celle-ci se modifie quelque peu ou se précise. Il n’est donc jamais possible de répondre entièrement à la demande. Harry pose des questions pour lesquelles il a déjà une prémisse de réponse. Lui renvoyer sa question permet alors un partage d’informations, un accès à sa formulation.
À partir des circuits en transports en commun, le corps d’Harry se met en mouvement. Les signifiants de ces circuits lui permettent de se construire un trajet corporel. Cela fait écriture, des marqueurs pour que son corps se déplace. Harry se constitue un bord de protection à partir duquel quelques échanges deviennent peu à peu possibles. Ces échanges se manifestent par l’émergence soudaine de questions et semblent traduire ce qu’il se passe dans le corps. Ces moments sont plus fréquents au fur et à mesure de nos rencontres. Lorsque nous passons devant une bouche de métro, il demande : « On prend le métro ? » Je réponds que ce n’est pas prévu. Il me rétorque alors : « Allez vite. »
Nous voyageons de plus en plus loin à sa demande et explorons de nouveaux lieux. Nos rencontres basées sur un « rien », laissent la possibilité d’un « autrement ». Une nouvelle question occupe nos rencontres : « C’est qui ? » Je comprends qu’il s’agit de rencontrer de jeunes femmes qu’il a déjà croisées et dont il souhaite obtenir le prénom.
Lors d’une visite au musée, il me demande le prénom d’une dame qui ne souhaite pas nous le communiquer. Harry interroge cela et je lui indique que ce n’est pas toujours possible. Plus tard dans la journée, il revient sur cet événement. Nous échangeons un peu autour de l’impasse. Alors, il s’arrête et semble comme en réflexion. En relevant lentement la tête, il me regarde dans les yeux et avec un air très « présent » me dit : « On n’en parle pas à maman ». L’instant s’évapore, il s’est déjà refermé.
Harry m’interpelle plus fréquemment et me nomme aussi à certains moments. Lorsque ces moments surviennent, ils semblent suivis d’une question d’autant plus importante. Lors d’une sortie, il indique : « C’est quoi ça ? », « On y va ». Cette fois-ci, il n’est pas possible de rentrer dans le magasin. Je le questionne sur l’intérêt pour ce magasin et il m’avoue alors qu’il voudrait un téléphone. Je lui demande s’il a des sous, il me dit : « oui », mais « maman ne veut pas ». Je lui demande pourquoi il voudrait un téléphone et il me répond alors : « pour discuter avec mes amis. »
Plus tard, à l’accueil, nous voyons deux femmes. En sortant du lieu, il semble hésitant. Il me parle des prénoms en indiquant directement que l’on ne peut pas/demande pas. Je lui réponds qu’on peut ne pas demander, mais en même temps, si on ne demande pas, on ne saura pas. Prêts à partir, il revient et finit par dire qu’il voudrait aller demander le prénom des dames de l’accueil. À la réception de ceux-ci, il sourit légèrement.
Harry semble être comme pris entre les règles à suivre et la tentation de découvrir de nouvelles choses. Nos rencontres semblent permettre à Harry de s’ouvrir à un possible à partir duquel il peut expérimenter autrement qu’à l’accoutumée et s’ouvrir à de nouvelles questions.
Lors de notre dernière rencontre, je lui demande : « On prend quoi aujourd’hui ? » Il me répond « les transports en commun, le tram 8 ou 9, c’est une surprise. » Dans la foulée, il m’interpelle : « C’est quoi un rêve ? » Je lui demande d’abord s’il rêve. Il me dit : « Oui, parfois ». Lorsque je lui demande à quoi il rêve, Harry me répond : « De vacances, à Dubaï. »